L'énergie spirituelle, Henri Bergson

 


 

Texte de Marc de Smedt
Relire Bergson

Toute l’œuvre du philosophe et prix Nobel Henri Bergson (1859-1941) est actuellement republiée, ce qui nous permet de redécouvrir l’un des penseurs les plus originaux du 20 ème siècle, auteur entre autres d’un essai fameux sur Le Rire .
  Ce livre-ci fait le pont entre Les Deux Sources de la morale et de la religion , et L’Evolution créatrice .  C’est  un recueil de fulgurantes conférences autour du concept de conscience dans tous ses aspects et ne se limitant ni  au mental, ni à la vie psychique : il traite ainsi de l’âme et du corps, du rêve, des pouvoirs dits paranormaux et de la télépathie, du cerveau et de la pensée… et ce toujours avec une ouverture d’esprit maximale et une cohérence philosophico-scientifique toutes deux surprenantes dans leur alliance. Concluons sur cette formule d’une absolue modernité car elle rejoint toutes les actuelles recherches sur notre fonctionnement cérébral et les conclusions menées sur les processus en œuvre durant la méditation : « le cerveau est l’organe de l’attention à la vie » .

 

 

 
Ecrit par Sophie Galabru - La cause Littéraire
 

Premier recueil d'essais et conférences paru en 1919 bien avant ce qui sera sa quatrième et dernière œuvre majeure, les Deux sources de la morale et de la religion ( 1932),  Bergson livre ici des explications intégrant démarche philosophique, psychologique, métaphysique, scientifique, biologique. Le recueil qui tend nettement à condenser les recherches des ouvrages précédent, notamment Matière mémoire et L'Evolution créatrice, nous place d'emblée dans le refus de la thèse du parallélisme psycho-physique. Cette thèse considère qu'à tout état mental ou psychique correspond un état cérébral. Bergson s'oppose déjà à toute recherche neuro-biologique qui ne peut que décrire des mouvements moléculaires et cérébraux sans pouvoir expliquer des opérations de la conscience, comme la pensée, le rêve, l'interprétation.  Ainsi, ces sept conférences sont dominées par le grand problème métaphysique et sa récupération scientifique de l'union de l'âme et du corps. La conférence La conscience et la vie, L'âme et le corps et la dernière Le cerveau et la pensée : une illusion philosophique explicitent la critique bergsonienne de cette théorie, et la déconstruit, tout en l'appliquant aux phénomènes du rêve, de la fausse reconnaissance ou le déjà vu, et de l'effort intellectuel.

Ainsi ce n'est donc pas une déduction mathématique qui servira  à comprendre la conscience et la vie, ni l'âme et le corps ni enfin leur relation, mais bien une approche empirique de faits pourtant invisibles voire impalpables, métaphysiques. C'est selon l'expression paradoxale de « métaphysique positive », que Bergson propose d'avancer dans la compréhension de la réalité de l'esprit et de la matière et dans leur relation. Cette approche minutieuse et détaillée des faits, de leurs contours, propose d' aller jusqu'au bout des tendances observées dans l'expérience pour retrouver la nature profonde de ce qui est. Pour Bergson, la conscience est ainsi ce qui est essentiellement rétention du passé, appréhension de l'avenir, « attention à la vie », et qui peut se trouver chez tous les êtres vivants à des degrés divers. Ainsi, la conscience n'est pas nécessairement dépendante d'un cerveau, et si elle lui est liée ce n'est pas en tant qu'il est son équivalent matériel. Le cerveau aide la conscience à quelque chose, c'est évident, mais non pas sur le mode de la traduction, mais comme ce qui aide l'esprit à s'extérioriser, et s'insérer dans la réalité concrète, dans la matière. Chez l'homme, le cerveau plus élaboré, permet alors une insertion dans la matière plus libérée, moins déterminée, il lui permet de différer ses réactions, de les choisir, il devient organe de retardement, organe de choix, afin que la conscience puisse pleinement s'épanouir dans la réflexion et la sélection. La conscience est cette énergie spirituelle  qui traverse la matière en tentant d'y insérer le maximum de liberté.

 

Il en va de même pour l'évolution de la vie qui sera l'histoire d'un élan vital lancé à travers la matière et créant au cours de sa progression , selon les obstacles rencontrés des formes nouvelles d'espèces vivantes. Dialoguant avec les disciplines nouvelles du XIX ème siècle telle que la paléontologie, la biologie, la génétique, Bergson considère que l'évolution de la vie ne s'explique pas seulement par l'hypothèse bien connue du darwinisme selon laquelle les formes vivantes (végétaux, animaux) se sont créés ou modifiées selon l'adaptation au milieu. Car après tout un organisme rudimentaire est aussi bien adapté que nous, alors pourquoi la vie aurait-elle pris la peine de se compliquer ? La présence d'organes et de structures similaires sur des lignes d'évolution et des espèces totalement différentes, vivant dans des milieux divers implique une explication plus profonde que Bergson a livrée dans l'Evolution créatrice et qu'il résume dans la première de ces conférences La conscience et la vie.

 

La question de l'esprit et de la matière, de l'âme et le corps implique pour lui de penser le rapport qui est un fait d'expérience en allant voir de l'intérieur ces phénomènes. Ce parallélisme de l'esprit et du corps n'est pourtant que le résultat d'une métaphysique parmi d'autres. Rien de cette hypothèse neuro-biologique n'est prouvée et celui qui observe les mouvements d'atomes à l'intérieur du cerveau ne peut pas prétendre que tout mouvement de l'âme y est réductible ou traduisible ainsi. Ce n'est qu'un ensemble de mouvements qui ne délivre pourtant pas le texte joué de la conscience. Le cerveau donne les mouvements nécessaires et matériels à la conscience pour se concrétiser et s'extérioriser. Organe d'attention à la vie une quelconque lésion cérébrale n'est pas lésion spirituelle mais endommage  la capacité à s'insérer dans le réel et la matière pour l'esprit. Le fou continue de raisonner, et il ne le fait pas par une logique défaillante, son seul problème est qu'il raisonne à côté du réel.

Le cerveau n'est donc pas le magasin des souvenirs, il n'est pas machine à imprimer chaque détail, autrement nous ne pourrions comprendre ce qui caractérise la conscience : la plasticité , l'interprétation, la réutilisation des données dans des contextes divers. On n'imprime pas tel quel un mot entendu dans une phrase, on ne le fixe pas, mais on le mémorise en visant tout de suite le sens qu'il détient afin de pouvoir le re-mobiliser et réutiliser dans des situations nouvelles ou différenciées. Ce débordement de la conscience sur le cerveau, sur le corps trouvera un aboutissement quasi para-psychique dans la conférence Fantômes de vivants sur les phénomènes de télépathie et communication des consciences.

Dans le Rêve alors nous découvrons tout l'envers de l'étude de la perception comme adaptation à l'action, du cerveau comme attention et adaptation à la vie. Dans le rêve, nul besoin d'agir, détente de l'esprit qui laisse émerger toutes les perceptions refoulées, inutiles, inaperçues. Des souvenirs profitent de l'état de rêve pour s'animer et revenir à la vie. L'analyse des phénomènes de déjà vu ou de Fausse reconnaissance, et de l'Effort intellectuel sont autant d'autres exemples de l'explication bergsonienne et de sa méthode appliquée à ces phénomènes  psychiques.

 

Dans ces conférences Bergson résume ainsi ses ouvrages Matière et Mémoire ainsi que l'Evolution créatrice, sans oublier les acquis de l'Essai sur les données immédiates de la conscience, dont le point focal sera de dénoncer l' illusions métaphysique majeure du dualisme et du parallélisme psycho-physique, afin d'y substituer une métaphysique positive c'est-à-dire une recherche appuyée de l'observation minutieuse des faits, et vision interne des processus. La conscience comme esprit qui dure et le cerveau comme organe de ce qui nous adapte à la vie présente avance l'idée originale que l'homme de la veille, l'homme sain, l'homme d'action est en réalité un rêveur, un aliéné empêché et remis sur le droit chemin de la vie qu'il faut bien vivre.

  

Sophie Galabru